Sans livreur, les magasins ne sont pas approvisionnés, les bonnes affaires du « Black Friday » ou des soldes d’été n’arrivent pas à destination. Dans la chaîne logistique, le livreur est le dernier maillon, en lien avec le client final. Son image revêt alors une importance particulière. Pourtant le livreur effectue un travail souvent difficile, dans un environnement urbain et des conditions climatiques parfois hostiles.

Les plateformes de livraison aux antipodes d’un modèle social équilibré

La livraison du dernier kilomètre, trop souvent assimilée aux livreurs des plateformes, est alors montrée du doigt pour son modèle social : cadences effrénées, stress du livreur expliqué par la congestion ou la notation des prestations, rémunération en baisse constante …

La dernière enquête sur les livreurs de repas à Paris et à Lyon[1], réalisée par le bureau d’études 6t et la Chaire Logistics City nous alerte sur les évolutions des pratiques de ce secteur. A Paris, 75% des livreurs exercent leur activité en louant un compte, laissant penser que ces livreurs ne disposent pas des documents nécessaires pour un enregistrement. Cette pratique réduit sensiblement leur rémunération. Les livreurs des plateformes travaillent en moyenne 8 à 9 heures par jour et 6 jours sur 7 (près de 40% des livreurs déclarent même travailler 7 jours sur 7). Les livreurs roulent une cinquantaine de kilomètres par jour, chiffre en augmentation. Enfin, 16% des livreurs parisiens et 13% des livreurs lyonnais déclarent avoir eu un accident avec blessure au cours des 12 derniers mois.

Ces éléments stigmatisent une profession qui réagit avec un modèle social opposé.

Le cadre législatif, depuis la Loi d’Orientation des Mobilités du 24 décembre 2019, a permis aux plateformes de livraison de se développer avec des modèles sociaux souvent dégradés. Les livreurs sont payés à la tâche, évoluent sans équipe, sans encadrement et vivent dans la précarité. Ils font maintenant partie du paysage urbain. Cette occupation de l’espace public à la limite du visible et du toléré fait l’objet d’analyses comme celle réalisée à Paris par le Pavillon de l’Arsenal et l’agence d’architecture Augure Studio[2]. Les acteurs publics se sentent obligés de créer des lieux, comme la maison des Coursiers, dans le cœur de Paris, afin de faire en sorte que ces personnes puissent trouver des locaux sociaux et de repos.

Les plateformes de livraison de repas sont des sujets de films, comme L’Histoire de Souleymane[3], primé au Festival de Cannes 2024 et aux César 2025. Ces livreurs, que nous croisons quotidiennement, font alors partie de notre univers familier.

Après la phase de dérégulation apparaît alors celle du bilan. Et celui-ci interpelle. L’ANSES[4] vient de publier un rapport de 268 pages sur l’évaluation des risques sanitaires pour les travailleurs des plateformes numériques de livraison de repas en France.[5] Ce rapport extrêmement critique sur les dérives sociales du modèle va même jusqu’à proposer de « réguler les offres publicitaires et commerciales des plateformes ».

Les acteurs du transport du dernier kilomètre tracent un chemin

Mais cette image est en fait la réalité d’un modèle qui trop souvent masque celui des entreprises de livraison. Celles-ci investissent sur l’humain, sur l’informatique et sur le matériel. Les clients professionnels ne s’y trompent pas : confier ses livraisons à une plateforme a un coût en termes de qualité de service et d’image. Une entreprise de livraison du dernier kilomètre, à l’inverse des plateformes, considère l’humain comme le fondement de l’offre de service. C’est le livreur qui a la responsabilité de respecter les engagements pris, de prendre soin de la marchandise livrée, mais aussi de représenter l’entreprise et son client lors de l’acte de livraison. De plus en plus souvent, le livreur utilise des véhicules électriques ou des vélocargos, donnant de lui une image plus valorisante sur le plan environnemental.

Management humain contre management algorithmique

A l’inverse du management algorithmique[6] qui caractérise les travailleurs des plateformes, les entreprises de livraison du dernier kilomètre mettent en place un management humain, certes basé sur la performance et le respect des engagements clients, mais aussi sur l’évolution individuelle du salarié. Dans son entreprise, le livreur bénéficiera de formations, respectera les règles de sécurité en vigueur et pourra progresser dans l’entreprise. C’est alors un métier, une carrière professionnelle, qui se dessine autour de cette activité.

Les entreprises de transport du dernier kilomètre encadrent leurs pratiques sociales dans une politique RSE, des certifications, des engagements sociaux qui apportent à leurs clients une vision pérenne d’un partenariat.

Livrer est alors un métier, un projet de vie pour des milliers de personnes, encadré par un modèle social respectueux de l’humain et de ses aspirations. Gageons que le management humain prendra le dessus sur le management algorithmique en apportant aux clients un service ancré dans un schéma vertueux.


[1] Etude sur les livreurs des plateformes de livraison instantanée à Paris et à Lyon – mars 2026

[2] Géographie de l’invisible – Livreur·euse·s des plateformes numériques

Pavillon de l’Arsenal, novembre 2025

[3] https://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Histoire_de_Souleymane

[4] Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail

[5] AVIS de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, relatif à l’évaluation des risques sanitaires pour les travailleurs des plateformes numériques de livraison de repas en France, mars 2025

[6] Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail (EUOSHA14) : « l’utilisation d’algorithmes pour attribuer, surveiller et évaluer les tâches de travail et/ou pour surveiller et évaluer le comportement et les performances des travailleurs grâce aux technologies numériques et la mise en œuvre (semi)automatique des décisions. »